samedi 18 mai 2013

Charles Trenet, de la fenêtre d'en haut


Je comptais bien profiter de ce 18 mai et des cent ans qu'il aurait eus pour parler encore un peu de Charles Trenet. Mais comme mon alter ego, Pierre-Marie Estir, a publié hier une sorte d'hommage au centenaire, dans un prestigieux hebdomadaire national, j'opte pour la solution du moindre effort en transportant son article ici. Voici donc :
 
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Ce 18 mai, samedi, Charles Trenet aurait eu cent ans ; plus exactement : il aura cent ans, puisqu’il n’est pas réellement mort, il fait juste semblant, depuis le mois de février 2001. Il l’avait d’ailleurs annoncé lui-même dès le début des années cinquante, dans cette chanson si célèbre qu’on en oublie qu’elle a été à l’origine écrite pour Jacqueline François :

Longtemps longtemps longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
[…]
Leur âme légère c’est leurs chansons
Qui rendent gais qui rendent tristes
Filles et garçons…

Très belle chanson, n’est-ce pas ? Qui a en plus le mérite de nous faire souvenir que la locution “après que” est suivie de l’indicatif et non du subjonctif : Trenet est, avec Brassens, le chanteur qui maîtrise le mieux la langue française…

Cette année 2013 marque en fait un double anniversaire : celui du centenaire de sa naissance, donc, mais aussi le 80ème de sa première apparition sur scène, flanqué de son acolyte d’alors, Johnny Hess. Ensemble ils écrivent et composent sur un coin de table leur premier tube ; mais ce sera pour Jean Sablon, grande vedette d’alors :

Vous qui passez sans me voir
Sans même me dire bonsoir
Sans me donner d’espoir…

Après quatre années de duo, c’en sera fini de Charles et Johnny : en 1937, Trenet se lance seul, et c’est tout de suite la renommée, puis la gloire. La lumière dans laquelle surgit alors le jeune Narbonnais de 24 ans est si vive qu’elle va avoir cet inconvénient de laisser dans l’ombre toute une part de lui-même, et qui n’est pas la moins intéressante, loin de là : le Trenet nostalgique, doux amer, le poète du temps qui file trop vite et de façon irrémédiable, le témoin d’un passé disparu. D’ordinaire, si l’on prononce le nom de Trenet, chacun voit aussitôt surgir devant ses yeux la silhouette bondissante d’une sorte de farfadet blond, chapeau en arrière, œillet à la boutonnière, chantant sur les rythmes d’un swing endiablé : Y a d’la joie ! Bonjour bonjour les hirondelles, ou bien : Boum ! quand notre cœur fait boum ! ou encore : Mam’zelle Clio ! Mam’zelle Clio ! Le premier jour je me rappelle C’était chez des amis idiots. Bref, on pense au fameux “fou chantant”.

Celui-là, le Trenet d’avant-guerre est inoubliable, bien sûr. Mais puisque nous parlons d’un vieux poète qui s’apprête à fêter ses cent ans, nous avons choisi de nous souvenir de l’autre, celui qui vient après ; celui qui, dès la fin des années quarante, s’aperçoit avec mélancolie que Le temps qui passe nous a volés.

Le plus souvent ces petits bijoux, qui arpentent avec regret le Boulevard du temps qui passe dont parlait Brassens, ne sont pas parmi les chansons les plus célèbres de Trenet. À l’exception de la toute première d’entre elles, enregistrée en 1942 (Charles n’a même pas trente ans !). Souvenez-vous de ce miracle :

Ce soir le vent qui frappe à ma porte
Me parle des amours mortes
Devant le feu qui s’éteint
[…]
Que reste-t-il de nos amours ?
Que reste-t-il de ces beaux jours ?
Une photo, vieille photo de ma jeunesse…

Le thème du temps qui se dilue, du passé qui s’évanouit, vient de faire son entrée dans l’univers du fou chantant et ne le quittera plus. Il ira même, c’est normal, en s’accentuant à mesure que les années le vieilliront. Certaines chansons qui brodent sur ce thème sont d’une tristesse poignante, presque “cafardeuse”. Mais comme Trenet est un poète délicat et pudique, l’auditeur un peu distrait, ou trop pressé, peut passer à côté de cette tristesse sans même la remarquer. Où un Jacques Brel va verser des torrents de larmes sur la Mathilde qu’est revenue ou se répandre en imprécations sur les femmes infidèles (voire leur pisser contre…), Charles Trenet, lui, se contente de nous murmurer qu’Il y a parfois des p’tits regrets qui viennent vous pincer le cœur, avant de s’éloigner sur la pointe des pieds. Ne pas s’appesantir, surtout ; n’insister jamais. Trenet aurait pu faire sien le merveilleux vers de Philippe Desportes, poète du XVIe siècle finissant : Le temps léger s’enfuit sans m’en apercevoir

À mesure que le temps léger s’enfuit, les êtres chers disparaissent, et la mort fait son entrée dans l’œuvre de Trenet. La sienne d’abord, dans la folle complainte de 1952 :

J’étais seul sur les routes
Sans dire ni oui ni non
Mon âme s’est dissoute
Poussière était mon nom

Près de trente ans plus tard, il évoquera celle de la seule femme qu’il ait jamais vraiment aimée, sa mère, survenue à la toute fin des années soixante-dix. Il consacrera une chanson à sa mémoire, dans son disque sorti en 1981, qui est une évocation nostalgique et tendre de leur passé commun :

Que veux-tu que je te dise
De Narbonne de ses églises
Maman ?

Là encore, la douleur et le chagrin refusent de s’étaler en place publique. Et, pour leur tenir la bride, le fils orphelin préfère se contenter d’évoquer les lieux bénis de l’enfance, arpentés avec sa mère encore jeune. Ces résurrections des lieux du passé sont nombreuses chez cet homme qui, pourtant, dans les interviews qu’il donnait, aimait à répéter que seul l’avenir l’intéressait – encore une façon de ne pas s’apitoyer sur soi-même, et surtout de refuser l’apitoiement des autres : question de savoir-vivre vis-à-vis du public. Mais dans l’œuvre, il en va tout autrement. Trenet évoque Le piano de la plage, ce vieux bonhomme qui jouait, plutôt mal, des airs dont les jeunes baigneurs d’alors ne savaient pas qu’ils allaient revenir les hanter toute leur vie. Ou bien ses Jeunes années, qui n’en finissent pas de courir dans la montagne, dans ces Pyrénées qui chantent au vent d’Espagne. Ou même simplement un Coin de rue :

Je m’souviens d’un coin de rue
Aujourd’hui disparu
Mon enfance jouait par là
Je m’souviens de cela
[…]
Tout ce qui fut et qui n’est plus
Tout mon vieux coin de rue

Je pourrais vous en citer vingt, trente autres, de ces chansons mélancoliques qui tentent de redonner vie à la poussière du temps. Il faudrait aussi parler de cette mystérieuse et troublante Hélène, petite fille (ou adolescente ?) qui fut sans doute le tout premier amour du jeune Charles, et qui revient hanter plusieurs de ses chansons, notamment cette Folle complainte que nous avons déjà évoquée, mais aussi Mon vieux ciné, autre œuvre à haut pouvoir nostalgique…

Mais ce serait sans doute une mauvaise idée : on prendrait le risque de tomber dans le pathos et les larmes, ce qui déplairait fort à l’artiste que nous avons voulu célébrer. Mieux vaut l’aider à souffler ses cent bougies, tout en se demandant comment un Charles Trenet peut bien s’y prendre pour occuper ses années d’éternité, ce qu’il fait de ses journées célestes. Ce qu’il fait ? Peut-être bien ceci :

Par la porte entrouverte
Il revoyait des souvenirs
Un fantôme une rue déserte
Un adieu qui va finir
Il revoyait toute sa vie
Et tout seul il rêvait d’un amour
D’impossibles retours…

Peut-être aussi qu’il s’amuse à nous contempler, nous autres, petits vivants temporaires, depuis sa Fenêtre d’en haut.

Pierre-Marie ELSTIR

jeudi 16 mai 2013

L'odieuse discrimination gagne du terrain et envahit nos campagnes !


Jusqu'où ira le racisme viscéral des Français blancs, ventripotents et ivres de bière ? De ce point de vue nous en arrivons, je n'ai pas peur de le dire, à des sommets dans la dégringolade. Voilà-t-il pas qu'un magasin provincial d'une chaîne de grande distribution spécialisée dans la bricolerie et le jardinement (je ne donne par son nom afin d'éviter que tous les réactionnaires à binette et à tournevis ne se précipitent chez eux pour y déposer leurs nauséabondes oboles), voilà-t-il pas, disais-je, que ces salauds se sont avisés de scotcher sur leurs caisses un avis rédigé comme suit (approximativement : je n'ai pas noté les termes exacts) :

Nous informons notre aimable clientèle que, désormais, 
nous n'accepterons plus les chèques émanant des départements 92, 93 et 95.

Suis-je le seul citoyen responsable de ce pays en perdition, et chatouillé sous la plante des pieds par ses démons les plus sombres, à s'indigner de l'inqualifiable discrimination dont est ici victime le Val-de-Marne ?

mercredi 15 mai 2013

Les îliens sont partout !


Ça ne pouvait pas ne pas y arriver, l'occasion était trop belle, forcément. J'apprends, sur un site que mon masochisme foncier m'incite à consulter souvent, que l'illustre Fondation du mémorial de la traite des noirs s'est empressée de porter plainte contre le député Vialatte, auteur d'un touite à la stupidité avérée, relevant de la grosse plaisanterie de comptoir en fin d'apéro.

On espère évidemment, pour ces braves gens faisant à la fois œuvre utile et flèche de tout bois (d'ébène, si j'osais…), qu'un juge impartial leur donnera raison et surtout leur accordera des dommages et intérêts substantiels. Là-dessus, ne se tenant plus de joie ni d'impatience, la fondation du mémorial part un peu en vrille et écrit : « En s’attaquant à la mémoire des millions de Français descendants d’esclaves, etc. » Diable ! il y aurait donc, en ville, des millions de Français descendants d'esclaves ? Mais qui sont-ils ? Où se cachent-elles, ces légions ? Comme, presque par définition, ces descendants-là ne peuvent pas nous arriver directement d'Afrique, on ne voit guère, pour répondre à la définition de la fondation du mémorial, que nos amis antillais, réunionnais et guyanais. Et ils seraient des millions ? Hé bé… je ne savais pas les îliens si prolifiques. À ce compte-là, les descendants des pêcheurs de Sein doivent être au moins deux cent cinquante mille, au bas mot. Quant à la diaspora de Saint-Pierre-et-Miquelon, je préfère n'y point songer.


mardi 14 mai 2013

Le grand perdant est un peu à la ramasse


Comme je m'étais payé sa fiole, hier, parce qu'il ne publiait pas de nouveau billet, Nicolas me rend la monnaie aujourd'hui. Je pourrais lui répondre avec la phrase rituelle des conducteurs de camionnette parisiens qui bloquent les rues étroites pendant vingt minutes : « Je travaille, moi, Monsieur ! » Mais ce serait un peu facile. J'ai pensé lui balancer la réponse récemment servie par Jean-Jacques Goldman à Johnny Hallyday et Céline Dion, qui lui réclamaient tous les deux de leur écrire un nouvel album : « Non, désolé, je n'ai plus d'idées… ». Mais ce ne serait pas la vérité.

La vérité est que j'ai commencé, hier soir, un billet consacré au Grand Perdant (The biggest Loser, en V.O.), une émission de téléréalité américaine dont je suis depuis deux mois la septième saison, avec une passion proche de l'hébétude et voisine de l'idiotie. Seulement, lorsque j'ai eu terminé le premier feuillet, approximativement, je me suis aperçu que je n'étais qu'à l'entrée de mon sujet et que tout cela menaçait d'être fort long. Comme, de plus, chemin faisant, je sirotais mon quatrième Ricard, dosé comme pour un légionnaire retour de Camerone, il m'a semblé que l'alcool n'allait pas tarder à l'emporter sur l'acuité intellectuelle, et j'ai sagement jugé qu'il était préférable de surseoir.

Et voilà pourquoi je n'ai rien publié aujourd'hui. Mais vous ne perdez rien pour attendre : les obèses vont débarquer d'un jour à l'autre.

lundi 13 mai 2013

L'honneur du 13 mai 1958 (exercice de grandiloquence)


Nul ne peut savoir quand, ni même si, on reverra en France des hommes de cette trempe, ceux que Lartéguy appelait les Centurions, et dont le général Massu fut sans doute l'un des plus beaux fleurons. Combat perdu d'avance, sursaut désespéré de l'honneur ? À l'évidence. Mais ce type de raidissement ultime trouve tout de même sa récompense, en ce que la cause de ces soldats reste dans les mémoires justement comme une cause ; il rappelle à voix ténue qu'une flamme peut être préservée, dans l'espoir qu'un jour, plus tard, on trouvera pour la faire grandir à nouveau de ces Français taillés dans le bois dont on nourrit les brasiers.

dimanche 12 mai 2013

À poil devant le polyprisu !


Grâce à l'esprit inventif et éclairé de M. Paul Kersey, digne quoique épisodique commentateur de ce blog, nous sommes en mesure d'annoncer d'ores et déjà que la vilaine et poussiéreuse polygamie a cessé de vivre et qu'elle sera désormais remplacée par le gentil et rutilant

mariage polymère.

En ce qui concerne les unions polypères, il semble que, pour le moment, leur revendication présente un caractère d'urgence moindre…

Le pétainisme de Sartre

Je reconnais volontiers que mon titre, aussi péremptoire que bref, est certainement abusif. Néanmoins, les lettres que Sartre soldat écrit presque quotidiennement à Simone de Beauvoir entre septembre 1939 et juin 1940, pour passionnantes qu'elles soient généralement, laissent transparaître une assez profonde indifférence politique chez le futur chantre de la littérature dite engagée. Pas une phrase sur le nazisme, sur le fascisme, sur le pacte germano-soviétique ; rien non plus à propos de l'agression et du démantèlement de la Pologne par Hitler et Staline conjointement. Tout se passe comme s'il ne s'agissait là que d'épiphénomènes, d'un bruit de fond fort ténu et incapable de l'atteindre. À partir du 10 juin 1940, les lettres s'espacent beaucoup, du fait des circonstances, et c'est fort dommage. Mais, jusqu'à cette date, le nom de Philippe Pétain n'est pas mentionné une seule fois. Dans ce cas, pourquoi évoquer un fumeux “pétainisme de Sartre” ? En raison d'une phrase, étrange, fortement incongrue, détachée de tout contexte, par laquelle il conclut sa lettre du 29 mai 1940. Alors que l'armée belge vient de capituler et que les lignes franco-britanniques sont enfoncées de partout, Sartre écrit ceci :

« Ce qui me frappe dans tout ça c'est l'espèce de chance historique de l'hitlérisme, qu'on dirait que les États méritent par une sorte de désagrégation profonde et irrémédiable. » (Lettres au Castor, II, Gallimard, p. 258.)

Mériter la déroute… Déliquescence des démocraties… Chance de l'hitlérisme… Il y a tout de même là, me semble-t-il – mais je ne suis pas historien, n'est-ce pas ? – un écho assez troublant de ce qu'était, au même moment, la vision maréchalienne de l'Étrange Défaite.

samedi 11 mai 2013

Oui au mariage pour tous, mais tous ensemble et en couronne !


Je viens de piquer la photo chez Corto, mais j'avais eu l'idée avant d'aller chez lui. (Le chœur antique : « Ouais, tu te défends bien vite, 'spèce de gros plagiaire mal assumé ! ») En découvrant cette réjouissante manifestation de post-modernisme, je me suis dit que, en effet, si nous voulions être vraiment cohérents avec nous-mêmes, obligation morale nous était faite de soutenir dans l'enthousiasme cette légitime revendication des Français-comme-les-autres de Mayotte. Et que nous devions le faire à haute voix, publiquement, en utilisant exactement les mêmes arguments qui ont si bien réussi aux partisans du mariage guignol :

yapadréson
jvoipapourcoi ;
– ça ne retirera rien aux autres ;
– il faut faire reculer la polygamophobie qui conduit direct à Auschwitz ;
– les enfants élevés par un père aimant et cinq mères attentionnées seront plus épanouis que ceux tabassés par un père pédophile et une mère alcoolique ;
– c'est un pas de géant vers l'égalité ;
– de toute façon ça existe déjà ;
– les néo-nazis sont contre, ça prouve bien que c'est super ;
– il faut en finir avec le modèle du couple duocentré ;
– de toute façon, le mariage c'est mort donc pourquoi ne pas l'accorder à tout le monde.

Pour rendre cette juste cause aussi populaire et festive que possible, il reste à trouver un nom à la chose, un truc bien vaselineux pour éviter les tiraillements et les grimaces, de même que le mariage gouino-pédé est miraculeusement devenu “pour tous” ; quelque chose comme plurimariage… polyunion… des mamans dès maintenant… ça mérite qu'on y réfléchisse.

En tout état de cause, il convient de commencer par éradiquer de partout – l'Académie française sera sommée d'y veiller – le singulier du mot “maman” (anciennement :  mère) et d'imposer le pluriel à tous ; ce, dès les livres d'apprentissage à la lecture des écoles primaires, en vertu du sain principe désormais admis jusque dans les campagnes les plus reculées : une bonne éducation de l'enfant vaut mieux qu'une pénible rééducation de l'adulte. 

C'est émouvant, non ? ce grand pas en avant que nous allons faire tous ensemble…

vendredi 10 mai 2013

Oui, il faut commémorer l'abolition de l'esclavage !

Abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1848

Eh bien, pour une fois, je ne suis pas d'accord avec mes petits camarades nauséabonds : je trouve que c'est une très bonne chose, que cette commémoration-là. Et, dans la mesure où elle permet de glorifier un peu l'Occident chrétien, je regrette même qu'on ne lui confère pas davantage d'éclat et de solennité. Parce qu'enfin qui a aboli l'esclavage partout où c'était possible, et notamment en Afrique ? Les négriers locaux qui vendaient leurs frères de forêts et de savanes à tous ceux qui avaient les moyens de les acheter ? Les Arabes qui venaient là faire leur marché depuis près d'un millénaire ? Non, c'est nous, les Européens blancs. C'est même l'un des aspects les plus positifs de la colonisation, qui pourtant n'en manque pas : au XIXe siècle, chaque fois qu'un nouveau territoire était conquis par l'une ou l'autre des nations européennes, l'esclavage y était aussitôt aboli, le commerce humain interdit et sévèrement réprimé.

C'est une chose dont nous devons nous honorer, et qu'il convient par conséquent de commémorer.

jeudi 9 mai 2013

Sartre, un moderne d'arrière-garde ?


L'impression qui naît, après lecture des quatre-vingts premières pages de L'Age de raison, est celle d'un écrivain finalement moins éloigné qu'il ne l'aurait voulu d'un Roger Martin du Gard, d'un Romain Rolland, voire d'un François Mauriac, malgré l'éreintement de ce dernier auquel Sartre s'est livré dans le premier volume de ses Situations. Penser que les Chemins de la liberté arrivent plus de dix ans après Céline, trente après Proust, qu'ils sont contemporains des premiers essais littéraires de Nathalie Sarraute et du Murphy de Samuel Beckett permet sans doute de mieux comprendre pour quelle raison Sartre a eu si tôt fait d'abandonner le roman. Lorsque, dès 1951, Jacques Laurent s'amusait à établir un parallèle entre Bourget et lui (Paul et Jean-Paul), il ne cédait peut-être pas seulement à des exagérations polémiques. Mais, pour le savoir, il faudrait relire Paul Bourget ; et la vie est bien courte, en ce qu'il reste d'elle…

mercredi 8 mai 2013

Le jour où il neigera des Belges…


Dans l'une des nombreuses lettres quotidiennes, celle du 27 novembre 1939, que Sartre écrivit à Simone de Beauvoir durant toute la “drôle de guerre”, alors qu'il était mobilisé en Alsace et elle demeurée à Paris, j'ai bloqué les roues sur cette phrase :

Donc, hier, il pleuvait des Suisses, pas de sondage.

Il m'a fallu plusieurs secondes pour réaliser que ce mot, “Suisses”, devait être compris en son sens catholique et romain ; et que, donc, ce jour-là, il était tombé des hallebardes. Je me suis tout de suite senti mieux.

Le Front de gauche c'est l'avenir !


mardi 7 mai 2013

Gay comme un mammifère marin à moustaches


Comme je m'y attendais plus ou moins en utilisant l'expression “pédé comme un phoque”, dans le billet précédant de peu celui-ci, un distingué commentateur me fait observer que la véritable comparaison serait “pédé comme un foc”, à cause d'une histoire de voile qui ne prendrait le vent que par derrière.

C'est non seulement controuvé mais tout à fait absurde. Les comparaisons de caractère ou de nature, chez l'homme, n'utilisent le plus souvent comme comparatifs que des animaux, ce qui doit nous venir, j'imagine, des bestiaires médiévaux, du Roman de Renart, etc. C'est ainsi que l'on est jaloux comme un tigre, fort comme un bœuf, méchant comme une teigne, rusé comme le renard, justement, ou malin comme le singe, féroce comme un loup ou bourru comme un ours. On peut aussi avoir un regard d'aigle  et une patience de fourmi, ce n'est pas incompatible. 

Certes, il y a quelques exceptions : tel homme sera dit solide comme un chêne ou tremblant comme roseau ; et il arrive que, nous rencontrant, Nicolas et moi finissions la soirée ronds comme des queues de pelle. Mais ces exceptions me semblent trop peu nombreuses pour infirmer la règle, et comparer un homme à une voile de navire est à ce titre hautement improbable. D'autant que, si c'était le cas, il faudrait bien que l'expression “pédé comme un foc” ait pris naissance dans l'univers des marins avant de se propager dans le monde terrien et d'y être déformé par ignorance. Or, d'après les fort modestes recherches auxquelles je viens de me livrer, on n'en trouve nulle trace dans la langue vernaculaire des gens de mer. En outre, comme disait Éole, il semble bien que le foc soit fort loin de prendre le vent exclusivement par derrière. Par conséquent, nous maintiendrons l'expression classique contre vents et marées. 

Au moment de conclure, je me demande soudain si les phoques, du fait de leurs dépravations stigmatisées par le langage populaire, n'auraient pas droit, eux aussi, au mariage pour tous. Et si les otaries sont gouines ou pas. Notre monde n'est qu'un vaste océans de questions sans réponses, dont les points d'interrogation sont les algues dansantes.

Fumer avec Nikos


Il y a moins d'un quart d'heure, au pied de l'immeuble qui m'abrite certains jours de la semaine, j'ai fumé ma cigarette en compagnie de Nikos Aliagas – qui fumait la sienne de son côté, un fucking iPhone vissé à l'oreille gauche (la main droite tenait la cigarette). Au début, je n'étais pas tout à fait certain qu'il s'agît réellement de lui, car il n'était pas comme dans la télé ; il avait l'air normal et ne souriait pas comme un ravi de la crèche dont on chatouille délicatement la base du scrotum avec une plume de koala. Lorsqu'il a eu coupé sa communication, j'ai failli lui dire qu'il ressemblait vachement à Nikos Aliagas. Il m'aurait sans doute répondu qu'il était Nikos Aliagas. Je lui aurais alors rétorqué – car je connais la rapidité foudroyante de mon esprit de rétorquation – que c'était sans doute pour cette raison qu'il lui ressemblait autant. Il aurait souri poliment. S'il n'avait pas souri, j'aurais immédiatement lancé un busard sur le Net pour faire croire à tout le monde qu'il est pédé comme un phoque. Mais en fait, on ne s'est rien dit. De toute façon, les filles auraient refusé de me croire, parce que ce serait vraiment trop affreux.

dimanche 5 mai 2013

Les bons comptes de M. Mélenchon


Le Front de gauche a donc, aujourd'hui, répondu à l'appel de son conducator. Ils étaient 180 000, nous a appris Jean-Luc Mélenchon, avant de s'étrangler de rage parce que les services de la Préfecture n'ont vu, eux, que 30 000 manifestants frontistes (ou frontaux, ou frontaliers, ou frontispices – on ne sait trop). Le petit père des people a aussitôt qualifié ce chiffrage de « ridicule provocation d'un ignorant qui ne connaît même pas la contenance des places et rues de Paris. »

Je n'ai aucune raison de douter de l'honnêteté de M. Mélenchon, ni de ses capacités à résoudre les problèmes de baignoires qui fuient, de trains qui se croisent et de manifestants qui s'écoulent. S'il dit que 180 000 personnes ont répondu à son appel c'est que c'est vrai ; vraie aussi son affirmation comme quoi les compteurs du Préfet sont de gros nazes d'avoir divisé éhontément ce nombre par six.

Par conséquent, toujours en suivant scrupuleusement notre lìder màximo, et parce que les compteurs sont les mêmes d'une manifestation à l'autre, nous sommes enfin en mesure d'établir combien de personnes ont, voilà quelques semaines, j'ai la flemme de rechercher la date exacte, défilé à Paris contre le mariage guignol :

270 000 x 6 = 1 620 000

C'est Mme Frigide qui doit être contente…

Dimanche blogosphéreux mais powétique


Un distingué amateur, niché dans la blogoliste de Nicolas, a eu l'idée, ce matin, de proposer aux foules avides de culture et de beauté un poème de Max Elskamp (1862 – 1931). L'initiative est heureuse : d'une manière générale, on ne lit pas assez Max Elskamp. Comme il a choisi le poème intitulé La Première (dont le véritable nom est Le Matin, mais bon…),  à mon tour de vous offrir La Dernière (dont le vrai titre est en fait La Nuit, mais bon…) :

Et maintenant c'est la dernière
Et la voici et toute en noir,
Et maintenant c'est la dernière
Ainsi qu'il fallait la prévoir,

Et c'est un homme au feu du soir
Tandis que le repas s'apprête,
Et c'est un homme au feu du soir
Qui mains croisées, baisse la tête,

Or pour tous alors journée faite
Voici la sienne vide et noire,
Or pour tous alors journée faite,
Voici qu'il songe à son avoir,

Et maintenant la table prête
Que c'est tout seul qu'il va s'asseoir,
Et maintenant la table prête
Que seul il va manger et boire,

Car maintenant c'est la dernière
Et qui finit au banc des lits,
Car maintenant c'est la dernière
Et que cela vaut mieux ainsi.

Ne nous remerciez pas, M. Fattore et moi-même : c'était de bon cœur.

samedi 4 mai 2013

Il y a deux abonnés au numéro que vous avez demandé


Durant plusieurs années, je n'ai plus été abonné à aucun journal, magazine ou revue. Le plus résistant a été L'Histoire, dont je me suis désabonné rageusement, en 2006, au moment des primaires socialistes préludant à l'élection présidentielle de l'année suivante, en raison d'une “une” qui n'était qu'une éhontée propagande en faveur de Mme Royal ; à la suite de quoi, aucun périodique n'arrivait plus à la maison, en tout cas par voie de poste. Et puis, petit à petit…

Ne pas lire de magazine d'histoire n'a jamais tout à fait cessé de me manquer. Si bien que, découvrant l'existence, en 2010 je crois, de la NRH, la Nouvelle Revue d'histoire, agréablement réactionnaire et de fort bonne tenue, j'ai replongé dans la spirale des abonnements – les vannes étaient rouvertes. Ensuite est venu le tour de la revue dirigée par Marcel Gauchet, Le Débat, point trop coûteuse car bimestrielle ; puis Causeur, pour soutenir modestement le train de vie de l'ami Marc Cohen ; enfin, il y a une semaine ou deux, Valeurs actuelles, car je ne vois pas ce que je pourrais lire d'autre, dans la catégorie “hebdomadaire d'information”. De son côté, Catherine s'est abonnée à La Nef, voilà environ deux ans me semble-t-il, mais elle parle de mettre fin à l'expérience. 

Quand je pense que, à l'extrême fin du XXe siècle, je recevais encore Le Nouvel Observateur toutes les semaines et Le Monde diplomatique chaque mois, je mesure le chemin parcouru ; et frémis des précipices entrevus, frôlés.

Rajout de trois heures : Nicolas me fait judicieusement observer que nous sommes également abonnés à La Hulotte.  Il a parfaitement raison ; mais ça fait si longtemps, que je perçois moins la chose comme un abonnement que comme une sorte de conséquence secondaire naturelle du fait même d'exister : comme un homme doit se raser ou comme une femme a des règles…

vendredi 3 mai 2013

La rugueuse courtoisie des restaurateurs belges


 Comme une certaine Rania, employée du Trésor public, a daigné se pencher sur mon cas ces temps derniers, il a bien fallu que, équipé de mon casque de spéléologue, j'effectue une plongée dans la masse désordonnée de mes “justificatifs” ; j'ai donc secoué la boîte qui les contenait. Parmi ces paperolles tombant en cascade sur mon bureau, se trouvait le “ticket client” du restaurant bouillonnais où nous déjeunâmes, le señor Yanka et nous-mêmes, le 4 décembre 2011 (c'est écrit sur le ticket client). Je ne m'étais pas, alors, avisé de la formule qui concluait ce document financier de première importance ; elle se présente exactement ainsi :

VOUS AVEZ PAYE
AU REVOIR

Le restaurateur belge, surtout lorsqu'il est francophone, a parfois la courtoisie un peu rugueuse. Nous avions néanmoins excellemment déjeuné, il m'en souvient, à la table du fond, à droite.


jeudi 2 mai 2013

Cékikadissa ?


De qui peut bien émaner un tel nauséabondage décomplexé et cynique ? Obstruez-vous les naseaux et lisez-moi ça : 

« L’antiracisme tel qu’il a été conduit pendant ces années est contreproductif. Désormais, nous devons dire non à l’antiracisme victimaire, à la diversité revancharde, au multicuralisme culpabilisateur. Les associations antiracistes et de lutte contre les discriminations ont été souvent inféodées à des partis de gauche ou avaient à leur tête des dirigeants de gauche ce qui a introduit un biais. On a pensé que l’antiracisme était forcément de gauche ce qui a rendu la droite silencieuse sur ce sujet et a empêché les associations antiracistes de critiquer la gauche. Nous sommes à la fin d’une vision antiraciste binaire. Non les racistes ne sont pas d’un côté de l’échiquier politique et les antiracistes de l’autre ! »

Réponse : Patrick Lozès, fondateur du CRAN. Encore un “bounty”, nous dira Mamie…

mercredi 1 mai 2013

À quoi tu dépenses ? À rien…

Catherine : « Tu es sûr qu'il n'y a pas une fuite à ton bas de laine ? » Didier : « Ben… je ne crois pas, non… »

Au milieu du quatorzième de ses Carnets de la drôle de guerre (dont hélas plus de la moitié ont été perdus), Sartre en vient à tenter de cerner ce que sont ses rapports avec l'argent – passage particulièrement éclairant pour moi car il me semble avoir, ou au moins avoir eu, à peu près les mêmes. Il commence par ceci :

« En ce qui me concerne, il est vrai que je n'ai jamais eu envie de beaucoup d'argent. Il me faudrait juste un peu plus que je n'ai. Ceci, tout simplement parce que je gaspille l'argent que je gagne. Je ne sais pas m'arranger pour répartir mon avoir sur tout le mois. »

Dans le mille. Lorsque, en 1980 – 1981, je suis entré dans le groupe Hachette, je gagnais environ cinq mille francs ; lesquels étaient en général dépensés dès le 15 ou à la rigueur le 20 du mois. Et je me souviens m'être dit souvent que, si je parvenais à gagner sept ou huit mille francs, je serais le roi du pétrole. Mais je ne rêvais jamais de revenus dépassant ne serait-ce que dix mille francs. De toute façon, comme je ne levais pas le petit doigt pour améliorer ma situation, cela ne risquait pas de se produire.

Pourtant, cela s'est produit, mais par le jeu de circonstances, de hasards et de chances tout à fait extérieurs à ma volonté. Lorsque mon salaire a atteint environ douze mille francs, vers 1985 si j'ai bonne mémoire, je “passais en négatif” dès le 10 de chaque mois à peu près. Quand je suis devenu, par une rencontre fortuite avec Gérard de Villiers, écrivain en bâtiment, et que mes revenus ont été multipliés par deux quasiment d'un jour sur l'autre, j'ai commencé à vivre avec un mois d'avance par rapport au temps réel – c'est-à-dire, en pratique, celui de ma banque. Que faisais-je de cet argent, moi qui, lorsque Catherine est venue vivre avec moi, en 1990, ne possédais rigoureusement rien ? Je rends la parole à Sartre :

« J'ai besoin de dépenser. Non pas pour acheter quelque chose mais pour faire exploser cette énergie monétaire, pour m'en débarrasser en quelque sorte et l'envoyer loin de moi comme une grenade à main. »

Ça, pour envoyer l'argent loin de moi, je fus un dégoupilleur de première. Sartre encore :

« Il y a une certaine sorte de périssabilité de l'argent que j'aime : j'aime le voir couler hors de mes doigts et s'évanouir. Mais il ne faut pas qu'il soit remplacé par quelque objet solide et confortable, dont la permanence serait plus compacte encore que celle de l'argent. Il faut qu'il file en feux d'artifices insaisissables. Par exemple en une soirée. »

Ah ! si l'on parle de soirées, alors je dois dire que, là encore, et sans me vanter, je fus pendant des années un artificier au-dessus de tout éloge. Et quand Sartre affirme que ce qu'il aime c'est qu'il ne lui reste rien à la place de l'argent qu'un souvenir, et quelquefois moins, je ne puis que souscrire. De même souscris-je lorsqu'il dit être atterré de lui-même, avant même la mi-mois, en constatant que tout a déjà filé, sans même qu'il se rappelle vraiment où et pourquoi. Et il évoque cet ami de jeunesse, Guille, qui l'avait encouragé à faire comme lui, savoir s'acheter un petit carnet pour y noter scrupuleusement ses dépenses journalières. « Mais je n'ai jamais pu m'y résoudre », conclut-il.

Moi, oui. Car j'ai évidemment eu mon Guille, en la personne de ma mère. En ces temps où les cartes de crédit n'existaient pas encore, elle m'avait vivement encouragé à noter sur mes talons de chèques l'argent qui me restait depuis l'émission du chèque précédent, en dessous la somme dépensée avec celui-ci ; puis à calculer tout de suite le nouveau reliquat et à l'inscrire tout en bas. Je dois dire que, durant de longs mois, je me suis scrupuleusement tenu à cette discipline maternelle, et qu'elle s'est révélée parfaitement inopérante.

Si d'aventure, un soir, parce que gentiment pris de vin et heureux d'être avec mes trois ou quatre commensaux, je décidais sous le coup d'une inspiration budgétairement néfaste d'offrir le dîner à tout le monde, le talon de mon chèque, une fois l'addition réglée, ressemblait le plus souvent à ceci :

Ancien solde :    – 3250 F
Resto :                     420 F
Nouveau solde : – 3670 F

Et la vie continuait, sans une ombre de remords, ni bien sûr la plus petite velléité d'amendement. Je la gagnais de mieux en mieux, cette vie, l'argent entrait et sortait à la faveur d'un courant d'air, je continuais de ne rien posséder : pas d'appartement bien entendu, mais pas de voiture non plus, pas même un meuble en dehors de mon lit. On ne parlera pas des bibelots, bien sûr ; je me moquais des vêtements, je ne partais jamais en vacances en dehors de la maison de Sologne familiale, je détestais voyager, c'est à peine si j'achetais quelques livres. 

Sartre note : « Ce qui frappe surtout, c'est que cet argent que je dépense, je le dépense à rien. » Je ne saurais mieux dire…

Cet état de chose s'est tout de même atténué en vieillissant, et du fait sans doute de mon changement d'existence à partir de 1990. Mais pas tant que cela. Il y a encore deux ans, avant la réduction drastique de mes revenus du fait de l'arrêt des BM, il nous arrivait régulièrement, à Catherine et moi, lorsque nous jetions un coup d'œil rétrospectif sur nos vingt années de vie commune, de nous poser cette question qui, à ce jour, n'a pas encore reçu de réponse définitive :

« Mais où est passé l'argent ? »

Nicolas J, pochetron mallarméen


La bière est triste, hélas ! et j'ai bu tous les litres…

mardi 30 avril 2013

Jean-Paul Sartre ou la transplantation méthodique


Il arrive, et c'est l'un de leurs grands intérêts, que des textes du passé entrent soudain en résonance, pour ne pas dire en collision, avec des préoccupations que nous pensions être exclusivement les nôtres, projetant alors sur elles un éclairage nouveau, en quelque sorte oblique, qui permet de les examiner mieux, en tout cas sous un angle inusuel. 

Dans ses Carnets de la drôle de guerre, Sartre s'intéresse de très près, en cette fin d'année 1939, à la question des migrations organisées (litote pour ne pas dire forcées…) des populations alsaciennes en direction du Limousin – phénomène qui le touche de près, et intimement, puisque l'on sait que l'écrivain était limousin par son père et alsacien par sa mère. Plutôt que de migration ou d'exode, Sartre parce de “transplantation méthodique”. Par ce mot, méthodique, il entend souligner le fait que ce sont des villages entiers qui ont été transplantés, avec leurs municipalité, leur administration, etc. Et voici ce qu'il écrit (page 60) : 

« Le résultat est évidemment paradoxal : en les isolant, on les eût désarmés, plongés dans un milieu social qui les aurait pénétrés. Mais voilà qu'on a transplanté de petites collectivités entières avec leurs représentations collectives, leurs mœurs, leurs rites, mais privées de l'ambiance à laquelle ces mœurs et ces rites s'adaptent : climat, géographie, civilisation matérialisée dans l'architecture, le style des maison, la culture. On devine que le ritualisme social s'exaspère et devient frénétique, à proportion que les bases réelles lui manquent davantage. Il s'agit maintenant d'une sorte de société sans terre, rêvant sa spiritualité au lieu de la saisir à travers les mille besognes de la vie quotidienne. Cela provoque l'orgueil, comme réaction de défense, et un resserrement maladif des liens sociaux. Voilà une société frénétique et en l'air. »

Méditons, mes bons amis, méditons… Même si, évidemment, le parallèle entre la France d'aujourd'hui et le Limousin de 1939, ainsi que celui des Alsaciens de cette époque avec nos jeunes-à-guillemets hors-sol relèvent tous deux de la haute voltige la plus hasardeuse.

Juste après, sans la moindre transition, Sartre se livre à une charge furieuse contre les populations limousines, en des termes qui, aujourd'hui, lui feraient frôler la correctionnelle. Parlant des Alsaciens : «  On les a envoyés chez les croquants limousins, les derniers des hommes, arriérés, obtus, âpres au gain et misérables. Ces Alsaciens, encore tout éblouis par le souvenir de leurs cultures méthodiques et soignées, de leurs belles maisons, tombent dans ces campagnes, dans ces villes sales, chez des gens méfiants et laids, sales pour la plupart. […] Leurs habitudes de propreté ont dû être choquées par ces petites villes, comme Thiviers où, il y a encore douze ans, les ordures ménagères et les excréments se déversaient dans les sentines. »

Lorsque arrive le nom de Thiviers, la raison de cette diatribe émerge soudain : cette petite ville de trois mille habitants (aujourd'hui), située en Dordogne mais aux confins du Limousin, est le berceau de la famille Sartre, celle que l'écrivain a toujours rejetée pour son compte personnel, se voulant résolument du côté des Schweitzer, sa famille maternelle. Et voilà que, sous ses yeux, et à l'échelle d'une région entière, on place officiellement les Schweitzer sous la domination des Sartre : c'est plus qu'il n'en peut supporter, même si, bien entendu, il ne fait aucune allusion à lui-même dans tous les passages des Carnets qui traitent de ce sujet, sur lequel il revient à mainte reprise, presque obsessionnellement. La guerre, même lorsqu'elle est drôle, a parfois des conséquences secondes tout à fait inattendues.

lundi 29 avril 2013

Noël au pastis, mars à l'hôpital (proverbe héberto-plessiste)

Nouvel hôpital d'Évreux, en bordure du terrain de golf…

Un bâtiment que j'ai assidument fréquenté au mois de mars.

Les blogueurs sont-ils des bouffons moralisants ? L'avis de Sartre sur la question

Je ne sais déjà plus par quels méandres m'est arrivée, il y a deux ou trois jours, l'envie de relire Les Carnets de la drôle de guerre ; toujours est-il qu'après en avoir terminé avec Vue d'œil, le journal 2012 de Renaud Camus, j'y ai cédé sans résistance. (Et, après tout, peut-être que la perspective de passer de Camus à Sartre a été un déclencheur suffisant.)

Ces Carnets montrent Sartre à son meilleur, me semble-t-il : un homme, un philosophe brusquement détaché de tout ce qui avait jusque là constitué sa vie ; une pensée privée de ses moindres repères et qui voit bien qu'une occasion unique lui est donnée de se reconstituer, non pas à l'identique, comme on rebâtirait une maison écroulée exactement selon les plans d'origine, mais au contraire en prenant prétexte de cette “mise à terre” pour tenter de devenir radicalement autre, tel un insecte se dégageant de sa chrysalide déjà morte. En voici un court extrait, tiré de la page 31 de l'édition première (Gallimard, 1983), à seule fin de justifier si faire se peut mon titre plus ou moins racoleur – il est daté du 17 novembre 1939, Sartre se trouve alors cantonné à Brumath, en Alsace  :

« Cette fois l'attitude est prise : je deviens un bouffon moralisant. Naturellement je n'ai pas besoin de dire que je me fous comme du tiers et du quart de libérer Paul de ses servitudes. C'est l'attitude qui me plaisait ; elle me permettait de décharger ma bile, d'exposer mes idées, de faire des discours truculents, de jouer un personnage. Car je suis social et comédien – ici par ennui, sans doute, et par besoin de dépenser un trop-plein de turbulence, ailleurs pour faire le joli cœur, d'autres fois simplement pour refléter dans les yeux d'autrui une figure nette. Et puis c'était, je pense, une manière d'avoir des rapports suivis avec les acolytes : comme ils ne m'amusent pas, il fallait bien que je m'amuse d'eux, c'est-à-dire que je « me joue à eux », comme dit Montaigne ; je les entraînais dans une comédie que je me donnais, sous prétexte de la donner à Mistler ; j'y vois aussi comme une espèce de recul pudique, une façon de ne pas vouloir être avec eux sans cérémonie, précisément parce que nous vivons sans cérémonie. Ce ne sont pas des excuses que je donne, mais des explications. Toujours est-il qu'il ne fallait pas m'y prendre, ce n'était tolérable que sous forme de batelage gratuit. Et puis, ce jour du 13 Novembre, je m'y suis laissé attraper. Heureusement que ma prompte déconfiture m'a ramené à la raison. Je suis revenu depuis à une distribution de blâmes désordonnée et sans dessein. Je crois qu'ils me supportent mieux ainsi ; ils aiment mieux expliquer ces blâmes par mon agressivité que par mon prosélytisme. »

Et je me demande, ce recopiant, si la majuscule initiale à “Novembre” est due à Sartre lui-même ou s'il s'agit d'une coquille de l'éditeur. 

Là-dessus nous filons à Rouen, pour voir si, par hasard, François H. ne serait pas planqué dans un recoin sombre de la ville.

dimanche 28 avril 2013

Didier Goux a plus de couilles que François Hollande (et Catherine Goux itou)


Demain, M. et Mme Goux, du Plessis-Hébert, iront arpenter les salles du musée des Beaux-Arts de Rouen. L'aventure est apparemment à haut risque, et nous avons bien failli tout remettre sine die. Mais, finalement, considérant le volume de nos paires de nos balloches bene pendentes, nous avons décidé que nous irions quoi qu'il arrive à Rouen demain. C'est une chose que le président de la République aurait dû faire aujourd'hui, il était prévu qu'il le fasse, en compagnie de trois ou quatre des ******** qui lui servent de ministres. Il a courageusement annulé au dernier moment. Il doit évidemment y avoir un motif officiel à cette dérobade : je ne veux même pas perdre mon temps à chercher lequel.

La trouille. Les chocottes. La courante. Les flubes. Le  président a le tracsir et l'admet officiellement. Peur de la France, peur des Français, quels qu'ils puissent être : des margino-gauchistes, des centro-nauséabonds, des extrêmes-cathos, et sans doute d'autres. Il ne doit guère plus y avoir que Nicolas J, et une poignée de blogoravis de la crèche autour de lui, pour empêcher notre caudillito de se bunkériser tout à fait : bientôt, les seules sorties officielles de François H. seront pour la Comète du Kremlin-Bicêtre ; et encore : avec cars de CRS jusqu'à la porte d'Italie d'un côté et Villejuif de l'autre.

Pourtant, il était bel et bien prévu que le président normal de tous les Français le fasse, ce déplacement en Seine-Maritime. Il avait même eu des exigences citoyennes et laïques assez surprenantes (je cite mes confrères régionaux) : 

« Découvrant que François Hollande devait prononcer un discours devant une immense toile représentant une scène à caractère religieux, et devant l’impossibilité technique de déplacer ce tableau à la taille XXL, les autorités avaient demandé aux employés du musée de tendre une immense bâche bleue. »

C'est tellement beau, tellement con, tellement inespéré, qu'on se demande si ça n'a pas été inventé par un plein bataillon de taupes identitaires nauséabondantes pour discréditer notre président-de-pour-cinq-ans. Mais non, c'est vrai ; les laïcards névrotiques qui errent actuellement dans les palais nationaux ont réellement exigé cela, ils n'ont pas hésité à plonger à ces profondeurs. Parvenu à ces barbotages fangeux, il me semble qu'il n'est même plus nécessaire d'exprimer la moindre critique.
 

samedi 27 avril 2013

Considérations camusardes à vue d'œil

Reçu au courrier, hier, Vue d'œil, le journal 2012 de Renaud Camus, qui devrait donc être le dernier publié chez Fayard, à moins d'un revirement fort improbable de cette maison, honorable par ailleurs. J'ai immédiatement exhorté Jean Potocki à la patience et me suis plongé dans ce volume qui, effectivement, comme le signalait Camus lui-même dans son journal il y a quelques jours, semble d'abord assez nettement plus mince – ou moins épais – que ceux des dix années précédentes (au niveau d'la prise en main, j'veux dire…). En réalité, lorsque l'on file voir le nombre de pages, on s'aperçoit qu'il n'en est rien. Et comme le corps de composition et le “grammage” du papier (si c'est bien comme ça qu'on doit dire pour parler du poids et donc de l'épaisseur de la feuille) ne paraissent pas eux-mêmes très différents de ceux des livres précédents, on se perd en conjectures ; puis, on se plonge dans sa lecture. C'est-à-dire que, dans un premier temps, on accomplit cet acte puéril et vaniteux consistant à se rendre à l'index pour voir si “ça parle de nous” : en effet, ça. En cinq ou six occurrences, dont une qui n'occupe pas moins de trois pages, puisque Camus reproduit intégralement un billet que j'avais écrit l'année dernière dernière, en juin, lorsque j'ai été repris d'une sorte de prurit de lectures camusiennes ; ce même billet que Claude Durand aurait trouvé, toujours d'après Camus, “de haute qualité”, ce dont je suis, l'ayant relu, nettement moins persuadé que lui ; mais enfin, un peu de pommade ne peut pas me faire de mal, d'autant que le temps s'est brusquement remis à la froidure.

Plaisir, donc, de tenir de nouveau entre ses mains un volume de ce journal que j'aime et pratique assidument depuis quelques années (depuis 2006 et Outrepas, précisément) ; et les mots, bien sûr prennent désormais un sens plus aigu que celui, machinal, qu'ils avaient auparavant, avant l'âge du journal quotidien et virtuel : ce volume que l'on tient, que l'on a entre les mains, il se pourrait bien, en tout cas on y pense, qu'il fût le dernier de cet écrivain-là, à moins d'un revirement de la fortune, d'un remords du destin.

Du coup, retrouvant le plaisir inchangé des années précédentes, on est tenté d'établir des comparaisons entre cette lecture-ci, classique, et celle à laquelle nous contraint désormais la défection de Fayard, celle de ce même journal, mais sur écran et à raison d'une “entrée” chaque jour. Lorsque j'ai commencé à pratiquer cette nouvelle forme, j'en ai ressenti une frustration et une déception ; frustration parce que la lecture était toujours trop brève, que le temps nous était refusé désormais de “s'installer” dans l'œuvre ; et déception car j'ai d'abord eu cette impression que le journal en devenait moins intéressant, qu'il se perdait parfois dans des aperçus qui n'auraient pas trouvé place dans le livre, le livre de naguère. Or, c'était une impression fausse. Ayant lu une centaine de pages de Vue d'œil, je crois avoir compris ce qui l'avait engendrée : dans le journal “papier”, l'œil du lecteur peut glisser rapidement sur les quelques paragraphes qui l'ennuient, simplement parce qu'il sait disposer encore, derrière, de plusieurs centaines de pages ; de même que, lors d'un repas gastronomique à cinq ou six services, on n'hésitera pas à laisser repartir presque intact en cuisine tel plat qui nous a semblé, à première bouchée, un peu moins bon que les autres. Tandis que, sur l'écran, dans le cas d'une lecture quotidienne, et pour filer la métaphore nourrissante, on se trouve un peu dans la situation de l'homme qui est parti pour une longue promenade dans une campagne déserte, avec un seul sandwich dans sa besace, et qui s'aperçoit que celui-ci n'est pas trop de son goût. Que fait-il ? La marche et le grand air ayant agi conformément sur son appétit, bien sûr qu'il le mange quand même ; parce qu'il sait qu'il n'aura rien d'autre avant le lendemain, en mettant les choses au plus favorable. Mais, ce faisant, il ne peut s'empêcher de bougonner un peu contre la personne qui lui a confectionné son unique repas du jour.

Évidemment, on pourrait envisager de ne lire le journal 2013 – et les suivants, j'espère – qu'une fois par mois ; ou même, soyons fou, tout d'une traite à la fin de chaque année ; voire d'attendre que l'auteur en propose, quelques semaines encore après, une quelconque version blurbienne, revenant ainsi à une lecture classique, un modus d'avant. Mais qui aura cette force d'âme ? Pas moi.

vendredi 26 avril 2013

C'est trop tôt, ma petite dame !


« Le collège Louise-Michel de Lille, dans le Nord, se trouve dans l'embarras le plus total. Une professeur d'anglais âgée de 34 ans aurait entretenu une liaison avec l'une de ses élèves de 14 ans. Mise en examen ce mardi, l'enseignante est convoquée au tribunal correctionnel de Lille pour atteintes sexuelles sur mineure de moins de 15 ans par personne ayant autorité. Cette dernière affirme que la relation était consentie. » [Lire ici.]

C'est trop bête,  une telle précipitation : cette brave dame aurait attendu quelques mois, elle aurait pu tout simplement aller demander officiellement la main de la jeune fille à ses parents. Elles se seraient mariées et auraient eu beaucoup de futurs petits collégiens dégenrés par PMA (ou GPS, je ne sais jamais). Sont trop impulsives, ces professeuresses.

Jean-Luc Mélenchon : eructuat nec parlatur


Je me suis, hier soir, et même assez avant dans la nuit, confronté à une expérience extrême et pour moi inédite : écouter Jean-Luc Mélenchon. Je me suis donc branché sur TV5 Monde, qui retransmettait les paroles et des actes de France 2, sorte de Piste aux étoiles nouvelle manière, animée par le toujours si brillant et combatif David Pujadas. J'ai jeté l'éponge au milieu du numéro exécuté en duo par l'invité principal et Mme Saint-Cricq – parce qu'il ne faut point abuser de ce genre de friandises fourrées à la graisse de cheval.

Il est fascinant de constater à quel point Jean-Luc Mélenchon parvient à ne rien dire. Jamais. Pas une phrase qui ait le moindre sens. Pas la plus petite velléité d'un discours tant soit peu cohérent, derrière lequel on pourrait tenter de deviner l'ébauche d'une vision politique, ou à tout le moins d'un but à peu près cohérent. À la place, l'histrion se livre à une sorte de stand up assis, aussi satisfait de soi-même qu'un Marchais de haute époque, se contentant d'ironiser à contre-temps sur les questions balbutiées par le passe-plat de service public, sans bien entendu y répondre jamais, ni même faire mine de consentir à le faire. Pourquoi se gênerait-il, du reste ? On ne l'invite pas sur ce genre de plateaux pour savoir si, par hasard, il penserait quelque chose sur tel ou tel sujet, mais précisément pour cet eructuat nec parlatur qui ne doit rien aux cordes vocales, encore moins au cerveau, mais se tient tout entier dans l'arrière-gorge.

C'est un spectacle surprenant durant les vingt premières minutes, mais dont on se lasse plus tôt qu'on ne l'aurait cru : les charmes de l'expectoration à grumeaux continus s'éventent assez vite. On se fatigue surtout d'attendre le moment où l'un ou l'autre des clowns blancs qui se relaient face à cet Auguste tapera du poing sur la table en lui signifiant qu'il serait peut-être temps de répondre aux questions qu'on lui pose, plutôt que de pirouetter sur lui-même en prenant à témoin un public à la fois hébété et hilare, de toute façon captif. Mais, bien évidemment, cela ne se produit jamais ; et la non-parole borborygmale peut continuer de s'écouler.

jeudi 25 avril 2013

La grave question de l'aménagement du territoire



À Nicolas J., grand bâtisseur virtuel.

Le dédicataire de ce billet a raison de chercher à nous alerter tous sur cette épineuse et fondamentale question : rien n'engage plus l'avenir, le nôtre mais aussi celui de nos enfants (enfin : surtout des vôtres…) que le visage que nous allons donner à la France. À ce propos, je dois faire mon mea culpa : lorsqu'il a été question de réaménager le carrefour de la mairie, au Plessis-Hébert, inconscient des enjeux je ne m'en suis pas mêlé. Or, à présent, il est trop tard, les trente ans qui viennent sont engagés, on ne pourra plus modifier la courbure du double virage et les gens continueront de mordre du pneu arrière sur la légère avancée de trottoir plat qui a été dessinée là. 

Même chose pour la rénovation de la rue de l'Église, dans le cadre du projet Le Grand Plessis – un futur à nos portes. Pourquoi, diable, ce lampadaire de mon côté de la clôture mitoyenne et pas de celui du voisin ? Rien de tout cela n'a été pensé ! Et ce trottoir goudronné qui s'arrête juste à la limite de mes terres, pour faire place à une minable bande herbue fort discriminatoire ? On aurait voulu me pousser dans l'opposition, faire le lit de tous les extrémismes, qu'on ne s'y serait pas pris autrement ! Et je préfère ne rien dire des travaux d'agrandissement de la déchetterie du SICTOM, car je risquerais tout à la fois la poursuite pour injures et l'apoplexie sans retour.

Avant d'aller me plonger la tête dans le bac de récupération des eaux de pluie pour tenter de me calmer, je signale aussi que, lorsque nous sommes arrivés dans cette riante commune, les habitants citoyens disposaient, en bordure du terrain de foot, de deux containers à bouteilles. Or, probablement dans un souci d'économie assez méprisable, on nous en a cyniquement retiré un : est-ce comme cela que l'on compte affronter les grands défi de ce XXIe siècle balbutiant ? Ah ! il n'est pas riant, l'avenir de la France ! Et on n'a pas fini de payer les conséquences de politiques à courte vue, je vous le dis !

mercredi 24 avril 2013

Las gitanas de Sierra Morena quieren carne de hombres


Je ne parviens pas à me souvenir s'il s'agit d'une seconde ou d'une troisième lecture. Toujours est-il que j'ai repris, cet après-midi le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki (1761 – 1815), écrivain polonais de langue française. Fabuleux livre que celui-là, qui tient à la fois du roman noir, de l'épopée de brigands, du conte fantastique, de l'histoire de fantômes, du conte libertin, du récit philosophique, du roman d'amour, de celui d'intrigues politiques, voire du conte oriental, plus deux ou trois autres genres que j'oublie certainement. Livre labyrinthe, avec son récit dans le récit, puis un récit dans le récit dans le récit, et encore un récit dans le récit dans le récit dans le récit, ainsi de suite. On se retrouve perdu au milieu de ces innombrables miroirs qui se regardent les uns les autres, de face, de biais, et se reflètent à l'infini. En voici la première phrase, l'incipit comme l'on dit  – encore qu'il ne s'agisse pas tout à fait de l'entame du livre, lequel commence par un avertissement de l'auteur, qui explique brièvement dans quelles circonstances il a trouvé ce manuscrit rédigé en espagnol, dans une maisonnette désertée de Saragosse. Néanmoins, il s'agit bien de la première phrase de la première journée du récit lui-même ; et c'est l'une des plus savoureuses qui soit :

« Le comte d'Olavidez n'avait pas encore établi des colonies étrangères dans la Sierra Morena : cette chaîne sourcilleuse qui sépare l'Andalousie d'avec la Manche n'était alors habitée que par des contrebandiers, des bandits, et quelques Bohémiens qui passaient pour manger les voyageurs qu'ils avaient assassinés ; et de là le proverbe espagnol : Las gitanas de Sierra Morena quieren carne de hombres. »

De fait, elle est bien peu engageante, cette sierra, notamment lorsqu'on débouche dans la vallée de Los Hermanos, où le Guadalquivir se répand dans la plaine, en raison des frères Zoto qui, à son entrée, se balancent sous un gibet, cependant que les vautours s'affairent à leur dévorer chair et entrailles. Et puis, surtout, chaque voyageur se retrouve plus ou moins contraint de bivouaquer à la Venta Quemada, une auberge déserte que son propriétaire a fui, en laissant un écriteau qui demande aux passants de prier pour lui. On y passe certes des nuits surprenantes et délicieuses (le possédé Pacheco se vautre jusqu'au petit matin dans la luxure, en compagnie de sa jeune belle-mère, Camille, et de la sœur cadette de celle-ci, Inésille), mais les voyageurs ont la fâcheuse surprise, le lendemain, de se réveiller sous le gibet, parmi les ossements et les haillons, encadré par les cadavres en voie de putréfaction des deux frères, dont on ne sait pas trop bien comment ils ont pu se dépendre de leurs nœuds coulants.

Jean Potocki met fin à ses jours le 11 décembre 1815. Diverses histoires circulent à propos de ce suicide. Certains affirment qu'il aurait chargé son pistolet avec une balle de plomb provenant du couvercle d'une théière et qu'il aurait méticuleusement polie lui-même durant des mois ; d'autres prétendent que la balle était d'argent et avait été bénie par un prêtre ; quant à moi, je reste persuadé qu'il ne s'est nullement suicidé, mais a eu la cervelle dévorée par les gitanas de Sierra Morena.

Mon député est une couille molle


Il s'appelle Le Maire ; Le Maire Bruno, même. L'autre soir, lors du vote pour ou contre le mariage guignol, il s'est courageusement abstenu. En 2012, je m'étais résigné à glisser son bulletin dans l'urne. C'est une erreur que je ne commettrai pas deux fois, on peut en être assuré.

mardi 23 avril 2013

Étude en queue de poisson


Les chercheurs sont des gens indispensables ; notamment parce – et par ce – qu'ils parviennent toujours à trouver, apportant ainsi un éclairage neuf sur ce dont l'homme moyen pensait sincèrement avoir déjà fait trois fois le tour.  C'est ainsi que des crânes d'œuf (de saumon, sans doute) américains ont établi que le refus du mariage guignol et la détestation des sushis étaient fortement et étroitement corrélés. Si vous n'aimez pas le thon cru, vous n'apprécierez pas davantage le mariage à plume dans le cul – c'est comme ça, ne cherchez pas à vous singulariser en essayant de dissocier les deux choses. Il reste qu'on n'aimerait pas être dans la peau de deux homosexuels déterminés à passer devant M. le maire et persistant malgré cela à détester les petites bouchées nipponnes : il y aurait là un écartèlement psychologique risquant de conduire tout droit les impétrants aux confins de la démence. Ce qui, du reste, pourrait leur permettre d'échapper aux sushis qu'ils détestent, car, comme chacun le sait, plus on est de fous, moins il y a de riz.

lundi 22 avril 2013

La gauche qui comprend la droite qui aime la gauche qui admet la droite – et ces juifs suicidaires agenouillés devant leurs bourreaux

Comment commencer ce billet ? Par les juifs qui placent eux-mêmes leur tête sur le billot, ou par ces timides jeunes gens qui osent enfin se prétendre de droite mais ne rêvent au fond que d'obtenir des blanc-seings de leurs “mâles dominants” de gauche ? C'est difficile. Je sens bien que les deux sont liés, mais tout de même : dans un cas (les blogueurs de droite propres sur eux, terrifiés à l'idée de déplaire à leurs amis progressistes), on ne risque à peu près rien. On se croit de droite comme d'autres se pensent de gauche, on espère être aimé par tout le monde, c'est-à-dire qu'on courbe la tête devant toute idée se présentant, portée par le vent de la modernité la plus modernitudoïne. C'est pour cela que le blogueur ******, qui se pense de droite, a des tas d'amis "à gauche" : ce qu'il veut, c'est être aimé, et si possible par ceux qui, normalement, devraient le détester. Donc, il passe son temps à expliquer à ses amis de gauche qu'il est "comme eux", aussi progressiste, aussi moderne, aussi… aussi ce qu'ils veulent : il sera toujours d'accord avec eux – toujours.

Maintenant, les juifs. Les juifs de gauche. Ces juifs qui passent leur temps et leur énergie à démontrer que les musulmans ne rêvent que de s'accorder avec eux. Appelons-les : les juifs schizophrènes. Ces juifs qui ont tellement bien assimilé l'Occident qu'ils en deviennent aussi cons que nous. (Quand je dis : nous, je pense évidemment à ces traîtres à eux-mêmes que l'on égorgera un  jour ou l'autre (je plaisante, mais à peine).) 

Donc, les juifs de gauche. Par exemple Guy Birenbaum. Ou Claude Askolovitch (avec qui j'ai bu des coups répétés, à l'époque où on était jeunes tous les deux, mais bon…). Ou d'autres, plus vieux ou plus récents. Qui ne savent rien faire d'autre que de défendre les gens qui vont (et admettent parfaitement leur volonté de le faire) les détruire. Les éliminer. Les éradiquer. Les musulmans veulent détruire les juifs. Ils le disent. ils sont francs (et souvent très cons, grâce au Ciel). Néanmoins, les Birenbaum et les Askolovitch pensent que leurs ennemis sont les blondes-à-poussettes. Ils sont persuadés que les Arabes qui s'installent massivement dans ce pays s'inclineront très bas devant eux, parce qu'ils leur auront tracé le chemin,  qu'ils se seront prosternés devant eux, qu'ils auront proclamé leur supériorité, etc.

Les Birenbaum et les Askolovitch sont des juifs oublieux. Oublieux de ce qui est arrivé à leurs pères, grands-pères, etc.  Personnellement, si j'étais un grand-père ou un arrière-grand-oncle de Claude ou de Guy, je leur cracherais à la gueule. Et je leur demanderais ce qu'ils trouvent de si séduisant chez ces musulmans qui ne songent qu'à les détruire – et qui le disent.

Mais ni Claude ni Guy ne peuvent penser cela. Parce qu'ils sont (ou croient être) de gauche, ils deviennent incapables de concevoir qu'ils ont des ennemis. Ils pensent que le fait de dire qu'ils n'ont pas d'ennemi suffit à supprimer toute notion d'ennemi. Ils tendent la main aux musulmans, ils leur sourient, et donc tout va s'arranger.

Ces juifs-là sont des cons. Ils mourront les premiers, prouvant par là qu'il n'est pas si facile de tirer les leçons de l'histoire. Mais ils mourront sans doute le sourire aux lèvres, ravis de leur progressisme, puisque leurs égorgeurs ne porteront pas l'uniforme ni la casquette que l'on voit dans les films.

Je ne crois pas avoir d'amis juifs. Mais si j'en avais, le leur conseillerais de s'éloigner d'un Birenbaum (ou d'autres du même genre), qui gagne sa vie à leur mettre la tête sur le billot, en toute plaisanterie, n'est-ce pas  ?

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis


Benoît XVI démissionne ? Un conclave.

François Hollande est élu président ? Un con clive.


Ça va, ça va, je sais : je vais bientôt être obligé de présenter ce blog sur fond rose ou vert pomme, tellement il se met à ressembler au défunt Hérisson. D'abord, n'oublions pas que, si le renard sait un tas de choses, le hérisson, lui, sait une chose importante. Et puis, ce n'est pas ma faute si le président-d'une-France-apaisée a tant bien œuvré que le frais boulingrin entretenu par ses soins prend des allures de terrain de motocross, où même un gros 4 x 4 renforcé de partout ne risquerait pas ses jantes (nouveau sobriquet pour notre Guide : Hollande-Rover). Du coup, on se dit que l'attitude adoptée par notre laboureur de mou est peut-être la bonne, en tout cas la seule possible. Quand on se retrouve malencontreusement au milieu d'un champ de mines, la seule solution, à court terme, est de ne plus faire un pas ni même un geste. Et c'est ce qu'il fait.